La recherche… en marchant

Pierre Chandon sur son tapis de marche

Venez marcher un peu avec moi.

Nous n’avons pas besoin de sortir. J’écris cela sur un bureau-tapis roulant. « – Un quoi ? »  « – Un bureau-tapis roulant !». Je me heurte souvent à ce genre de réaction.
Cela me rappelle les premières heures de la télévision ou des téléphones portables. Le fait que vous en ayez un devient un sujet de conversation et d’étonnement pour votre entourage. Comme le BlackBerry ou l’iPhone, il y a de grandes chances, par l’amenuisement des prix du fait que les entreprises achètent en gros, pour que les tapis roulants perdent eux aussi leur effet de nouveauté et deviennent la norme. De nombreux travailleurs de la Silicon Valley en ont déjà un.

Le bureau-tapis roulant, un tapis roulant avec un bureau surélevé afin que les travailleurs puissent simultanément marcher et travailler sur leur ordinateur, a sucité beaucoup d’intérêt dans les médias. Les journalistes de Business Insider et du New York Times les ont expérimentés, et des recherches universitaires ont été menées afin de déterminer si ces bureaux génèrent réellement un accroissement de la productivité. Il s’avérerait que ses effets sont positifs, selon Dr James Levine, un endocrinologue de la Mayo Clinic à Phoenix, qui s’est longtemps fait l’avocat du besoin des travailleurs de bureau de quitter leur chaise.

Le docteur James Levine AP PHOTO / JIM MONE
Le docteur James Levine AP PHOTO / JIM MONE

Levine a construit son premier bureau-tapis roulant en 1999 en utilisant une table surélevée conçue pour s’adapter sur un lit d’hôpital, et un tapis roulant d’occasion trouvé dans le commerce. Il a commencé à rechercher pourquoi certaines personnes étaient plus enclines à prendre du poids que les autres, et a découvert que ceux qui réussissaient à rester minces avaient une meilleure « thermogénèse d’origine autre que l’activité physique. » En d’autres termes, ils bougeaient beaucoup ; ils s’agitaient, se déplaçaient ou secouaient leurs jambes. Ses recherches ultérieures ont montré que rester assis trop longtemps augmentait les risques de mourir d’une maladie cardiovasculaire ou d’un cancer. Levine a également déterminé qu’aller faire du sport quelques heures par semaine ne réduisait pas significativement les risques encourus à rester trop longtemps assis.

De la recherche à la mise en mouvement

Le prérequis pour un environnement de travail sain est le mouvement. Vous n’avez pas besoin de vous transformer en coureur de marathon à votre bureau, un exercice lent et régulier convient parfaitement. Cela paraît simple. Il y a, cependant, un gouffre béant entre la prescription et la mise en action. En tant que chercheur en alimentation, obésité et marketing alimentaire, j’ai lu les recherches de Levine dans des publications scientifiques. Je savais qu’il avait raison et je savais ce que je devais faire, mais je n’ai pourtant rien fait pendant près de deux ans.

L’impulsion qui m’a fait passer à l’action est venue grâce à un article du New Yorker que j’ai lu une nuit il y a un an. Je connaissais déjà la plupart des informations qui s’y trouvaient, mais j’avais échoué à agir sans aucune raison valable. J’ai mal dormi durant cette nuit, et décidé que je convertirais enfin mon intention en action (ironiquement, un autre de les sujets de recherche…).

Trouver un bureau-tapis roulant en Europe n’était pas aussi facile qu’aux États-Unis et, au final, j’ai dépensé 995 € pour un bureau-tapis roulant. La question principale était désormais de savoir si j’allais l’utiliser. Je trouve le sport terriblement ennuyeux et m’inquiétais de le voir relégué dans un coin de mon bureau à prendre la poussière. Un mois plus tard, j’avais déjà marché 150 km, à 2 km/h. Exactement la vitesse idéale pour qu’elle se fasse oublier. Je ne sais pas combien de calories j’ai brûlées et peu m’importe : j’ai trouvé une façon d’être actif en travaillant.

Rester debout, marcher, méditer à votre bureau ?

L’intérêt croissant pour le sport au travail a été exacerbé par l’émergence de nombreux questionnements sur les nouvelles façons de prendre soins de soi alors que nos vies deviennent de plus en plus occupées. Mes collègues Randel Carlock et Zoe Kinias se sont intéressés à la manière dont la méditation – même de 15 minutes au travail chaque matin – peut aider les cadres à prendre de meilleures décisions.

D’autres de mes collègues ont opté pour des bureaux debout. Uri Simonsohn, de notre école partenaire Wharton School, ne jure que par le bureau debout. En fait, il pense que 90 % des employés de bureau seraient plus heureux debout qu’assis à leur poste de travail. J’ai également essayé le bureau debout, mais étrangement – comme 25 % de la population, selon les statistiques d’Uri – j’ai trouvé que marcher était bien plus naturel que se tenir debout immobile.

Dans une bulle

Perception de progression

Une conséquence inattendue de la marche en travaillant est que cela me donne l’impression d’avancer. Même si je ne fais que du sur place, mon corps me dit que je « vais de l’avant » tandis que je m’attaque à mes tâches professionnelles, et m’envahit le sentiment que j’ai « fait du chemin. »

Ces avancées perçues sont un exemple édifiant de ce que les psychologues appellent la « cognition incarnée » – l’idée que les activités et concepts intellectuels sont intrinsèquement liés aux sens que nous utilisons pour percevoir notre environnement physique – un élément important pour les spécialistes du marketing qui étudient le comportement des consommateurs. Par exemple, des études ont montré que si vous tenez une tasse de café chaud en parlant à quelqu’un, vous aurez l’impression que la personne est plus chaleureuse du fait d’une attribution erronée de la chaleur du café à la personne. Des gens pensent ainsi que si l’environnement de la pièce est plus chaleureux, les personnes qui s’y trouvent sont plus amicales. D’autres analyses de ce type peuvent être trouvées dans « Customer Sense », un excellent livre d’Aradhna Krishna (professeur et collaborateur) à l’Université du Michigan

Et maintenant ?

De nombreuses recherches restent à mener pour déterminer tous les bénéfices de cette nouvelle tendance, mais sur la base des résultats initiaux, il y a déjà de quoi se réjouir. Les travailleurs sur tapis roulant sont plus productifs, créatifs, et en bien meilleure santé.

Du côté des inconvénients, la frontière entre travail et vie devient encore plus floue, puisque nous avons la possibilité de travailler au bureau et à la maison de façon interchangeable et imperceptible. Ce n’est peut-être pas l’idéal, mais maintenant que nous avons les outils pour en faire ainsi, la gestion de toutes les exigences que nous nous imposons tend à être de plus en plus facile.

Le seul autre inconvénient est que lorsque j’arrive en réunion désormais, mes collègues me disent malicieusement que je n’ai pas besoin de fauteuil, et que je devrais plutôt arpenter la pièce. Les premiers utilisateurs de téléphone portable pourraient en témoigner. Peut-être qu’avec le temps, le caractère nouveau s’estompera.

 

Cet article a été initialement publié 6 Mai 2014, en anglais sur le site de l’INSEAD , puis repris sur le site forbes.com –  Traduction française  pour WalkingWorking.com Mai 2014.

3 comments

Olivier, vous avez raison. J’ai désactivé l’hyperlien. Nous ne souhaitons pas / plus recommander de produits commerciaux.Il est également bien sûr possible de bricoler une station de marche soi même en re-conditionnant du matériel d’occasion. Combien de tapis roulant, au rebut, traînent dans des caves, des greniers et des garages dans l’attente d’une seconde vie?

Bonjour, je suis intéressé par la marche au travail, car je suis trop inactif, et marche en moyenne que 400 mètres par jour, soit maison > voiture > bureau > voiture > maison, en travaillant 11h par jour non stop assis… Résultat > 10 kg en trop.

Je trouve sympa que vous vous penchiez sur le sujet, cela dit, sur le blog, il manque peut être quelque chose d’essentiel, que je n’arrive pas à trouver. C’est le BUT, ou les bien faits, etc… de la marche au travail… une étude, ou un article sur le sujet, serait plutôt sympa 😉 Même on s’en doute un peu, pour les néophytes ou les personnes recherchant un nouvel objectif santé, je pense que ça pourrait coller 😉

Merci et bravo encore pour ce blog 😉
Fabrice

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